
Henri
TROYAT de lAcadémie
Française
nous parle de
BUGEAT où sont nés les personnages de son livre
"les Semailles et les Moissons ".
" Je ne suis
guère qualifié pour parler de Bugeat, et pourtant
je ne puis refuser de le faire sans passer, à mes
propres yeux, pour un ingrat. Il y a bien longtemps,
comme je me préparais à écrire les Semailles et
les Moissons, roman largement nourri des souvenirs de
ma femme et de sa famille je voulus reprendre contact
avec ce coin de Corrèze où devait se situer
l'action. Pour donner plus de liberté à mon récit,
javais résolu de changer le nom de la
ville : elle ne sappellerait pas Bugeat,
mais La Chapelle-au-Bois.
De même, bien
entendu, j'avais rebaptisé mes personnages et
modifié quelque peu leur destin. Mais, dans
l'ensemble, c'était bien ce paysage, c'étaient bien
ces gens qui minspiraient. Ma femme et moi
logions "chez l'habitant ". Une chambre
avec vue sur la petite place de la République, une
table pour mes gribouillages et un réchaud dans un
coin. De là nous rayonnions dans la campagne
environnante.
Pas à pas,
j'apprenais à connaître le pays de mes héros et
mémerveillais de sa douceur sauvage. Flânant
au bord de la Vézère fraîche et rapide, descendant
le chemin du cimetière, ou me perdant dans l'ombre
épaisse des forêts, je suivais les fantômes de
Pierre, de Jérôme Aubernat, je me pénétrais de
leur vie, je devenais l'un ou lautre, selon les
caprices de mon esprit. Avec eux, je pêchais la
truite, je cueillais des
champignons, je ramassais des châtaignes, je
marrêtais pour bavarder, au détour d'un
sentier avec un vieillard sentencieux. Et peu à peu
un amour profond me pénétrait pour cette terre où
je nétais pas né et à laquelle cependant
j'appartenais par mes personnages. Il me plaisait
quau cur de la France, il y eût cette
province secrète et rude avec l'abondante toison de
ses forêts, ses eaux vives, ses villages mussés
dans la verdure, ses vieilles églises bossues, ses
ruines gallo-romaines, ses barrages tout neufs, ses
lacs artificiels où se reflète un ciel changeant
aux nuages échevelés et aux brusques déchirures
bleues.
Le soir, en
rentrant de mes randonnées, je notais dans un
carnet, en style télégraphique, ce que javais
vu, ce que javais entendu, mes conversations
avec des gens du pays, des récits de chasse et de
pêche, quelques expressions de patois. Ce carnet, je
l'ai retrouvé, je le feuillette, je lis quatre mots
au hasard, et une nostalgie me vient du temps où je
découvrais à la fois les beautés de la Corrèze et
les difficultés de mon entreprise. Aujourd'hui, le
roman est depuis longtemps terminé. Mais le souvenir
de cette campagne demeure en moi, intact et jy
retourne par la pensée, avec reconnaissance, avec
tendresse, comme à 1'un des meilleurs moments de ma
vie d'homme et décrivain."
Henri
TROYAT